Guerre Psychologique


      Par Bruce Hoffman*

      Le terrorisme est la création et l’exploitation délibérées de la peur pour parvenir à des changements politiques. Il s’agit donc indéniablement d’une forme de guerre psychologique.

      Si des gens sont tués ou blessés dans les attentats, le terrorisme, par sa nature, recherche des effets psychologiques allant au-delà des victimes immédiates ou de l’objet de la violence. Il vise à inspirer la peur et par conséquent à intimider la population et à affecter son comportement.

      Le public visé varie selon les motivations et les objectifs des terroristes. Il peut s’agir d’un gouvernement national ou d’un parti politique, d’un groupe ethnique ou religieux rival, de l’ensemble d’un pays et de ses habitants, ou de l’opinion internationale. L’attentat terroriste peut avoir une audience particulière comme cible ou être conçu pour attirer de multiples audiences.

      La publicité créée par un attentat et l’attention qu’il procure à ses auteurs ont pour but de donner du pouvoir aux terroristes en créant une atmosphère de crainte et d’intimidation favorable aux manipulations de ces derniers. À cet égard, le succès du terrorisme se mesure principalement non pas aux statistiques acceptées de la guerre classique, c’est-à -dire au nombre d’ennemis tués au combat, à la quantité de matériel militaire détruit ou à l’ampleur du territoire conquis, mais en fonction de sa capacité à attirer l’attention sur ses auteurs et leur cause et des effets psychologiques nuisibles que les terroristes espèrent exercer sur les populations visées.

      Après une alerte à la menace terroriste dans le métro de New York, en octobre 2005, une partie de la salle d’attente de Penn Station est fermée par la police pendant l’examen d’un colis suspect.

      Les terroristes utilisent la violence ou, ce qui est tout aussi important, la menace de violence, parce qu’ils pensent que seule une destruction brutale peut faire triompher leur cause et leur permettre d’atteindre leurs objectifs politiques à long terme. Leurs opérations sont par conséquent délibérément conçues pour choquer, impressionner et intimider, garantissant que leurs actes seront suffisamment audacieux et sanglants pour retenir l’attention des médias et, par voie de conséquence, celle du public et du gouvernement. Ainsi donc, loin d’être aveugle ou absurde, le terrorisme est en réalité une utilisation très délibérée et planifiée de la violence.

      Ce que veulent les terroristes

      Bien que les objectifs et motivations des différents groupes terroristes, qu’ils soient de droite ou de gauche, ethno-nationalistes ou religieux, ou qu’ils poursuivent un objectif unique et largement utopique puissent différer, tous veulent que leurs actes attirent le maximum de publicité pour atteindre leurs objectifs par l’intimidation et la soumission.

      Un acte de terrorisme est conçu et exécuté de façon à refléter les motivations et objectifs particuliers du groupe, dans les limites de ses ressources et de ses moyens, et en tenant compte de la cible visée. Les tactiques et cibles des divers mouvements terroristes ainsi que les armes qu’ils préfèrent sont inévitablement influencées par l’idéologie du groupe, la dynamique interne de l’organisation, la personnalité de ses dirigeants et toute une série d’autres stimulants internes et externes. Ainsi, les terroristes de gauche des années 1970 comme la Faction Armée Rouge en Allemagne et les Brigades Rouges en Italie enlevaient et assassinaient des personnes qu’ils accusaient d’exploitation économique ou de répression politique, dans le but d’attirer de la publicité et de promouvoir une révolution marxiste-léniniste. Motivés par un impératif religieux, les terroristes contemporains recourent à des actes de violence plus aveugle contre une catégorie beaucoup plus vaste de cibles, qui comprend non seulement leurs ennemis déclarés, mais quiconque n’appartient pas à leur religion et même leurs coreligionnaires qui ne partagent pas leurs vues politiques et leurs raisonnements théologiques extrêmes.

      Le terrorisme peut donc être considéré non seulement comme un acte violent délibérément conçu pour attirer l’attention mais, grâce à la publicité qu’il engendre, comme un moyen de transmettre un message. Comme l’a déclaré Frederick Hacker, psychiatre qui fait autorité en matière de terrorisme, les terroristes « cherchent à faire peur et, ce faisant, à dominer. Ils veulent impressionner. Ils s’adressent à un public dont ils sollicitent la participation. »1

      La mort et la destruction causées par le terrorisme sont délibérément conçues pour provoquer la peur et affecter défavorablement l’existence normale des gens en menaçant leur sécurité personnelle, en entamant la structure sociale d’un pays, en détruisant sa vie économique et culturelle et la confiance mutuelle sur laquelle repose la société. Le refus de fréquenter les centres commerciaux, d’assister à une réunion sportive, d’aller au théâtre, au cinéma et au concert ou de voyager à l’étranger ou à l’intérieur du pays sont des réactions courantes à la peur (connue sous le nom de « victimisation indirecte ») produite par l’incertitude du lieu et du moment où aura lieu le prochain attentat.

      Le terrorisme et les médias

      En tant que principal conduit de l’information sur le terrorisme, les médias modernes jouent un rôle vital dans le calcul des terroristes ; en fait, sans couverture médiatique, les effets du terrorisme seraient gâchés et se limiteraient aux victimes de l’attentat au lieu d’atteindre un public plus vaste. Ce n’est qu’en propageant la peur et l’indignation à grande échelle que les terroristes exercent l’influence maximale dont ils ont besoin pour provoquer des changements politiques fondamentaux.

      « Le terrorisme est du théâtre » affirme Brian Jenkins dans son étude originale de 1974 intitulée « International Terrorism : A New Mode of Conflict  », qui explique la façon dont « les attentats terroristes sont souvent soigneusement chorégraphiés pour capter l’attention des médias électroniques et de la presse internationale ».2 Les médias répondent fréquemment à ces ouvertures avec un empressement effréné, se montrant incapables de négliger ce qu’un autre éminent analyste du terrorisme, Bowyer Bell, a justement décrit comme « un événement (…) spécialement élaboré pour répondre à leurs besoins  ». 3

      Sur cette bande vidéo de juillet 2003, un guérillero de langue arabe revendique la responsabilité d’Al-Qaïda concernant des attentats-suicides perpétrés en Arabie saoudite et au Maroc et prévient que d’autres attaques vont avoir lieu.

      Ces dernières années, du fait de l’Internet, les moyens médiatiques des terroristes ont évolué au point qu’ils peuvent maintenant dominer tout le processus de communication en déterminant le contenu, le contexte et le moyen grâce auquel leur message est axé avec précision sur le public (ou les publics) qu’ils cherchent à atteindre.

      Les conséquences de cette évolution sont énormes car elles mettent en question le monopole longtemps exercé par les radios et télévisions commerciales et publiques sur la transmission massive du message des terroristes. C’est pourquoi, comme une grande partie des révolutions antérieures de l’information, par exemple l’invention de la rotative au milieu du 19è siècle et les progrès de l’équipement de télévision qui, dans les années 1960, rendirent possible le reportage d’événements en direct, la nouvelle révolution de l’information a donné aux terroristes un pouvoir considérable en leur fournissant le moyen de concevoir et de diffuser leur message à leur façon, en contournant complètement les médias traditionnels.

      Le rôle de l’Internet

      Comme l’a astucieusement observé en 2005 Tina Brown, doyenne des médias postmodernes, « la rapidité de l’Internet du 21è siècle alliée au fanatisme du 12è siècle a transformé notre monde en poudrière  ».4

      En plus de son ubiquité et de son à-propos, l’Internet à d’autres avantages. Il peut échapper à la censure gouvernementale, les messages peuvent être envoyés anonymement, rapidement et pratiquement sans effort, et il est un moyen particulièrement efficace, par rapport au coût, de communication de masse.

      Il permet aussi aux terroristes d’entreprendre ce que le professeur Dorothy Denning a appelé la « gestion de la perception ».5 Il s’agit de se présenter et de présenter leurs actes précisément sous l’angle et dans le contexte qu’ils souhaitent sans le filtre, le tri et l’interprétation des médias établis. « Il n’est pas surprenant que les réseaux de terroristes aient commencé à exploiter [la technologie de l’information] pour gérer la façon dont ils sont perçus et orchestrer leur propagande afin d’influencer l’opinion publique, de recruter de nouveaux membres et d’obtenir des fonds » ont noté deux analystes de la RAND Corporation. « Transmettre le message, poursuivent-ils, et recevoir une importante couverture médiatique sont des éléments importants de la stratégie terroriste qui cherche, en définitive, à saper la volonté de l’adversaire. En plus des médias traditionnels comme la télévision ou la presse écrite, l’Internet offre maintenant aux organisations terroristes une autre façon d’atteindre le public, souvent en contrôlant beaucoup plus directement le message. »6

      Tout aussi inquiétant est le fait que l’Internet, autrefois considéré comme un moyen d’éducation et d’acquisition de connaissances, est maintenant devenu un outil essentiel de dissémination de propagande terroriste, de haine, d’incitation à la violence – exposant les théories de conspiration les plus grossières et les plus abjectes avec une généralisation complètement détachée de la réalité. Ainsi, bien qu’Al-Qaïda ait maintes fois revendiqué la responsabilité des attentats du 11 septembre 2001 et même diffusé des vidéos réalisées par les « martyrs » dans lesquelles ces derniers parlaient des attentats en préparation, des sites Internet associés au mouvement djihadiste affirment régulièrement que ce sont les États-Unis ou Israël qui ont perpétré ces attaques pour justifier la lutte contre le terrorisme qui a toujours eu pour but d’être une « guerre à l’Islam ».

      Il en résulte que les points de vue les plus étranges et les plus tirés par les cheveux acquièrent un vernis de vérité et de véracité simplement du fait de leur répétition et de leur circulation débridée et incontestée sur l’ensemble de l’Internet.

      Un sanctuaire pour Al-Qaïda

      Al-Qaïda, en fait, est unique à tous ces titres, parmi les groupes terroristes, sur le plan de la communication. Depuis sa fondation, à la fin des années 1980, et son émergence, au début des années 1990, sa direction semble avoir intuitivement saisi les énormes possibilités de communication de l’Internet et cherché à exploiter son pouvoir, à la fois pour servir les objectifs stratégiques du mouvement et pour faciliter ses opérations tactiques.

      La priorité qu’Al-Qaïda accorde depuis longtemps aux communications externes est mise en évidence par sa structure organisationnelle d’avant le 11 septembre. L’un de ses quatre premiers comités opérationnels était spécifiquement chargé des médias et de la publicité. (Les autres étaient responsables des opérations militaires, des finances et du commerce, de la fatwa et de l’étude de l’islam.)7

      Les expert égyptiens en informatique qui avaient combattu en Afghanistan contre l’Armée soviétique pendant les années 1980 aux côtés du fondateur et chef d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, auraient été recrutés spécialement pour créer le vaste réseau de sites Internet, de services de courriel et de tableaux d’affichage électroniques qui continuent à fonctionner aujourd’hui – et cela malgré l’expulsion d’Al-Qaïda de l’Afghanistan, la destruction de sa base d’opération dans ce pays et la poursuite de la lutte menée par les États-Unis contre le terrorisme.

      Pour Al-Qaïda, l’Internet est devenu une sorte de sanctuaire virtuel, lui procurant un moyen efficace, rapide et anonyme de communiquer dans le monde entier avec ses combattants, ses adeptes, ses sympathisants et ses partisans, tout en poursuivant sa campagne de guerre psychologique. C’est pourquoi, malgré son affaiblissement, Al-Qaïda reste capable d’inspirer à travers le monde peur, panique et anxiété.

      On ne saurait évidemment prédire les nouvelles formes et dimensions que prendra le terrorisme d’ici la fin du 21è siècle. Mais on peut prédire en toute tranquillité que, tandis que les communications des terroristes continueront à changer et à évoluer, il en sera de même de la nature du terrorisme. À cet égard, non seulement la guerre psychologique, qui soutient depuis longtemps les intentions et moyens des terroristes, se poursuivra, mais elle sera aidée et accélérée par les nouvelles technologies des communications – comme cela a été le cas durant la dernière décennie.

      * Bruce Hoffman est professeur à la Edmund Walsh School of Foreign Service de l’Université de Georgetown et associé principal au Centre de lutte contre le terrorisme de l’Ecole militaire de West Point. L’article ci-dessous est en partie basé sur un texte préalablement paru dans son ouvrage Intitulé Inside Terrorism, 2nd edition (New York :Columbia University Press, 2006).

      Notes
      (1)Frederick J. Hacker, Crusaders, Criminals, Crazies : Terror and Terrorism in our Time (New York : W,W, Norton, 1976), p. xi.
      (2)Brian Michael Jenkins, « International Terrorism : A New Mode of Conflict, » in David Carlton and Carlo Schaerf (eds), International Terrorism and World Security (London : Croom Helm, (1975). p. 16.
      (3)J. Bowyer Bell, « Terrorist Scripts and Live-action Spectaculars, » Columbia Journalism Review, vol. 17, no. 1 (1978). p. 50.
      (4)Tina Brown, « Death by Error, » The Washington Post (19 mai 2005).
      (5)Dorothy Denning, « Information Warfare and Cyber-terrorism, » Women in International Security (WIIS) Seminar, Washington, D.C. (15 décembre 1999).
      (6)Michele Zanini et Sean J.A. Edwards, « The Networking of Terror in the Information Age, » in John Arquilla and David Ronfeldt(eds) Networks and Netwars : The Future of Terror, Crime and Militancy (Santa Monica, CA : RAND, 2001, MR-1382-OSD), p. 43.
      (7)Rohan Gunraina, Inside Al-Qaida : Global Network of Terror (London : Hurst 2002),p.57. Le directeur du comité opérationnel des médias était connu sous son nom de guerre, Abou Reuter – référence manifeste à la célèbre agence de presse mondiale.

      Source

      1. eJournaul USA

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